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Hubert Sémiond

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Voilà cinq semaines que nous attendions cet instant, le Mont Shipton est face à nous, imposant, ses immenses calottes glaciaires surplombent de grandes faces mixtes, une crête interminable le relie au Mont Darwin. Pas un souffle de vent n’agite les arêtes. Les conditions semblent parfaites, la montagne s’ouvre enfin à nous…

Un bruit sourd se fait entendre, il ne s’agit pas des incessantes chutes de séracs qui meublent nos silences depuis bientôt dix jours, il ne s’agit pas non plus du grondement du vent dans les faces… non, Alejandro, le capitaine du Nueva Galicia, vient de démarrer le moteur, c’est le départ.

Nous sommes tous sur le pont, émerveillés, subjugués par la démesure de cette chaine de montagnes pourtant si peu connue, elle jaillit de la mer comme le ferait le massif du Mt Blanc si le niveau de la mer se situait au Plan de l’Aiguille, imaginez un instant…

Le spectacle est sublime, presqu’insolent, chacun se remémore les interminables caprices de la mer et du temps, les rafales de vent couchant d’un seul coup deux habitants des Vigneaux, de la complexité des glaciers, les sacs trop lourds, la haute voltige de notre capitaine échouant volontairement son bateau sur la grève de Yendegaia, le jour de la plus haute marée de l’année…

Nous avions pourtant mis toutes les chances de notre côté, mais rien n’y a fait, ni les prévisions météo de Michel, ni la précision des cartes russes, ni la grande qualité de nos luges, ni l’enthousiasme inébranlable de l’équipe, ni l’accueil chaleureux et le service impeccable du camping des Castors, ni les concertations stratégiques incessantes sous le haut patronat de nos chercheuses de l’ANR, non, rien n’y a fait nous n’aurons pas eu raison de la Cordillère qui sera restée impénétrable malgré nos assauts répétés…

Mais voilà que, bien installés sur le pont du Nueva Galicia glissant sur une mer d’huile, face à cette cordillère scintillant sous un ciel bleu et calme, on reprend confiance et on se met à rêver.

Finalement Alejandro n’est pas un si mauvais capitaine, le Beagle pas si agité, d’ailleurs à la sortie de la Bahia Pia, dans un dernier baroud nous tournons le dos à Puerto Williams, Yvan décide de prendre la route du Cap Froward, pour rejoindre Punta Arenas, aucun risque pour l’avion, on a 2 jours de marge et les prévisions météo sont bonnes dit il confiant. Vite oubliés les quinze jours perdus pour rejoindre le versant Sud de Darwin…

Quant à la Cordillère, finalement elle non plus n’a pas l’air si difficile, elle semble même relativement accessible vue d’ici ! Les langues se délient : pas si terribles ces vents, avec un bon repérage ça doit passer, en optimisant les sacs on doit pouvoir gagner une bonne dizaine de kilos, raquettes alu, bottes plastiques en kevlar… chacun se prend à rêver à une nouvelle tentative, chacun échafaude la stratégie la mieux adaptée, capitalisant sur les erreurs commises et les connaissances acquises, non, pas si terrible que ça cette cordillère ! Étrange, il n’y a pas si longtemps pourtant combien d’entre nous, échaudés par les rafales à 130 km h, ont déclaré cette traversée irréalisable, trop dangereuse, trop aléatoire, inhumaine, utopique…

Bien éphémère la modestie des hommes, ça y est c’est reparti :

– Ultima Cordillera – dernière Terra incognita – dernière zone d’ombre de la planète –
– première traversée intégrale – ascension de sommets vierges – ouvertures de voies –

Et si finalement c’était mieux ainsi ? Mieux d’avoir laissé sa virginité à cette dernière terre inconnue ? Ne sommes nous pas quelque part soulagés de ne pas avoir défloré cette cordillère mystérieuse, de l’avoir à peine effleuré, juste ce qu’il faut pour avoir envie d’y revenir ? Par ailleurs, n’est il pas rassurant pour les alpinistes et les explorateurs de savoir que certaines montagnes ont su jusqu’à ce jour résister à la vanité des hommes, de savoir qu’il reste quelque part sous les 50èmes hurlants un bout de terre à explorer, quelques sommets à conquérir, des voies à ouvrir ? N’est ce pas salvateur, indispensable même pour que nous puissions continuer à rêver ? Tout compte fait on s’en tire bien, quelle responsabilité aurait été la notre si l’on avait mis au jour cette dernière zone d’ombre de la planète….

Nous sommes là, sur le pont du Nueva Galicia, comme l’officier au fort de Belonzo , « qui domine la mer d’où l’ennemi viendra qui nous fera héros… »

La cordillère disparaît enfin derrière des montagnes débonnaires, c’est presqu’un soulagement, nous nous retrouvons dans le carré, la vie du groupe reprend son cours, partie de Uno pour quelques excités, classement des photos et interviews éreintants pour quelques sérieux, lecture pour les intellos et bien évidemment une bonne sieste pour le Baibou. Entassés dans le carré, confinés sous les tentes, encordés sur des glaciers crevassés, arcboutés sous la tempête, la magie du groupe aura fonctionné du début à la fin, quelle magie, quel bonheur d’avoir su créer un groupe aussi fort….

De leur côté Pierre, François et Yvan interrogent la dernière Yamana à Puerto Williams, le dernier Alakaluf est mort il y a peu à Puerto Eden, nous naviguons paisiblement sur le Beagle, ses berges sont désertes, ses habitants disparus, il s’agit peut être du seul cas de l’histoire où la colonisation a désertifié une terre, coloniser, conquérir et après ?

Le vent se lève à nouveau, notre capitaine reprend sa moue anxieuse, seuls les albatros semblent se délecter des caprices du vent et jouent à saute mouton sur la mer en furie, une dernière inquiétude, la mer nous laissera t elle passer Breknock, Cookburn, et Froward ? Faudra t il faire demi tour ? Faudra t il trouver refuge à Yendegaia ?

Ah Yendegaia, le refuge ultime hors du temps et de l’espace. Pris dans la tempête d’un Willywa au Pic blanc du Galibier, emportés par le tourbillon de la vie, bloqués entre deux portes du RER A à Chatelet, agacés dans la queue d’un télésiège en panne, bloqués dans les bouchons du périphérique extérieur ou au péage de l’autoroute du Soleil, qu’il sera doux dans ces moments où la modernité nous englue de penser à Anémie et José dans leur estancia du bout du monde, dans leur bicoque ouverte aux quatre vents, chassant sur leurs chevaux dressés à coups d’éperon, qu’il sera doux dans ces moments de penser à Yendegaia, de chevaucher quelques instants aux côtés de José et Anémie…

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Merci à Yvan et François pour la folie de leur projet. Merci à Yvan d’avoir porté à bout de bras l’organisation et le déroulement de cette expédition, une belle leçon de management. Merci à Yvan surtout, d’avoir su donner une âme à ce projet, d’avoir su comme par magie nous rassembler et nous souder autour de son amitié et de sa confiance.

Merci bien évidemment à l’ANR qui a cru en ce projet. Jour après jour la vie du groupe a été notée, enregistrée, que de rebondissements, que de prises de décision, que de changements de stratégie en 6 semaines. Beaucoup de matière donc pour nos chercheuses, sur la prise de décision tantôt collective, tantôt directive, sur des sujets aussi multiples qu’incertains, et peu maîtrisés, la mer, la géographie de la chaîne, l’âge du capitaine… Merci donc à l’ANR d’avoir cru que, en suivant au jour le jour une équipe d’alpinistes au bout du monde, on pouvait en tirer des enseignements pour organiser et diriger des entreprises. Étudier l’inconnu pour mieux comprendre et gérer notre quotidien, penser que les modes d’organisation, les mécanismes de prises de décision d’une équipe d’explorateurs en situation difficile, confinés dans un milieu hostile, voilà un beau défi pour la recherche et une belle façon de construire l’avenir !

Merci enfin et surtout à Germaine pour les inoubliables soirées qu’elle nous a f ait passer !

Hubert

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