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Sébastien Ibanez

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Ecologie du bout du monde

Les hauteurs de la Cordillera Darwin sont peuplées de glaciers tourmentés et de hautes faces granitiques battues par des vents d’un autre monde. Aux altitudes les plus faibles, dans les zones épargnées par l’avancée des glaciers vers la mer, de curieuses forêts se maintiennent tant bien que mal. Posé sur des dalles de granit polies par les glaciations successives, un tapis de racines serré baigne dans une boue noirâtre. De rares fissures offrent ici ou là un ancrage, mais la roche est d’ordinaire si compacte que dans les zones les plus raides l’ensemble du sol peut être entraîné dans une avalanche, rayant la forêt de bandes sombres. Au-dessus du tapis de racines pousse une épaisse couche de mousses qui paraissent éternellement gorgées d’eau. Les chaussures de randonnée en tissu ou en cuir n’y résistent pas longtemps, ici rien de tel que les coques en plastique ou les bottes. Lorsque le tapis de mousse est en aval d’une tourbière ou lorsqu’il est alimenté en eau par la fonte de la neige, chaque pas fait naître un éphémère ruisseau aussitôt réabsorbé quelques mètres plus bas. Il faut alors retenir le poids de ses pas, sous peine de déchirer le fragile tissu et glisser avec lui jusqu’au tronc le plus proche. Si le réseau de mousses, buissons épineux, troncs couchés et branches pourries enchevêtrées offre petit à petit un passage, on atteint alors vers cinq cent mètres d’altitude la limite supérieure de la forêt. Les glaciers et crêtes ventées apparaissent alors – à moins que la tempête de neige ne s’installe.

C’est dans ce cadre à la fois merveilleux et cauchemardesque (en Terre de Feu tout n’est que contraste et contradiction) que s’est déroulé mon travail : prélever des échantillons de sol, du niveau de la mer jusqu’à 650 mètres d’altitude. Trois communautés végétales sont distribuées le long de ce gradient d’altitude. Du niveau de la mer jusqu’à 250-300 mètres, c’est le domaine du « coihue » (Nothofagus betuloides), un arbre à feuillage persistant pouvant atteindre 40 mètres de haut. Le sous-bois est dominé par le buisson épineux Gaultheria mucronata et l’épine-vinette locale « calafate » (Berberis ilicifolia). Plus haut et jusqu’à 450-500 mètres, la forêt est dominée par une autre espèce de Nothofagus, plus petite (20-30 mètres) et à feuilles caduques, appelée « lenga » (Nothofagus pumilio). Le sous-bois est très moussu, avec encore quelques Gaultheria mucronata. Parfois de manière très nette, parfois plus progressivement, la forêt fait place vers 400-500 mètres à une lande dominée par des mousses et le buisson nain « murtilla de Magllanes » (Empetrum rubrum) et ponctuée de petits amas de Nothofagus pumilio nains et rampants. Tous les échantillons (120 au total, soit un bon sac de 15 kilos !) ont été prélevés dans la bahia Pia, dans les environs du camp de base dressé par les alpinistes, le long de quatre différents transects allant de la côte jusque vers 650 mètres dans chacune de ces communautés végétales. Pour atteindre les sols les plus intéressants, il aura fallu se frayer un chemin en kayak parmi les glaces tombées des glaciers, se faufiler parmi les blocs branlants des moraines, creuser des trous d’un mètre et demi dans la neige…

Lundi, je retrouve des collègues de la Universidad Catolica de Chile à Santiago. Pour chaque échantillon de sol, la teneur en carbone et en azote, ainsi que la nature des bactéries et champignons qui y vivent sera déterminée. L’objectif est de comprendre quels sont les facteurs qui dans le sol peuvent limiter l’altitude atteinte par la forêt à ces latitudes. Ce sera, à notre connaissance, la première expédition scientifique qui s’intéresse au fonctionnement du sol dans la Cordillera Darwin. Les conditions de travail dans cette région sont extrêmes, après le soleil estival de la station de recherche du CNRS et de l’Université Joseph Fourier située au col du Lautaret (SAJF), quel contraste ! Ce sera pour moi le travail de terrain à la fois le plus difficile et le plus beau que j’ai eu la chance de réaliser, en compagnie d’une équipe d’alpinistes et de chercheurs exceptionnelle.

Sébastien Ibanez

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